Une mémoire pour réduire les risques de l’anthropocène

Résultats scientifiques Interaction Homme-Milieux

Les catastrophes des dernières années démontrent les limites d’une stratégie de protection des populations seulement fondée sur le recours à l’ingénierie. Dans cette perspective, le United Nations Office for Disaster Risk Reduction vient de publier un volume spécial dans la revue Disaster Prevention and Management pour lequel l’expertise de Emmanuel Garnier, du laboratoire Chrono-Environnement (CNRS/Université de Franche-Comté) a été sollicitée. Fruit de projets en cours, notamment du projet PICS franco-japonais SECURES, cette contribution est intitulée Lessons learned from the past for a better resilience to contemporary risks.

Comme l’explique Rhea Katsanakis, responsable au sein du United Nations Office for Disaster Risk Reduction, dans la préface du volume, il importe d’élaborer des voies de développement plus résilientes à même de réduire les risques (naturels, sanitaires et industriels) pour les sociétés en recourant à des approches plus interdisciplinaires et en essayant de tirer les leçons du passé. De facto, la construction d’infrastructures de protection pharaoniques et souvent dispendieuses conduit à installer un sentiment trompeur de sécurité parmi les populations exposées aux risques. Plus grave encore, la caution de l’ingénieur et du modélisateur conforte souvent les aménageurs et les décideurs politiques dans leur conviction que l’urbanisation peut se développer sans risques derrière ses nouvelles « murailles », pur produit de l’anthropocène actuel. Dans le cas du récent et dévastateur typhon Hagibis d’octobre 2019 au Japon, les 80 décès provisoires recensés s’avèrent être majoritairement dus à la rupture de plus d’une soixantaine de digues, dites « insubmersibles », qui ont engendré une montée brutale du niveau des eaux dans des zones résidentielles récentes. Ce scénario s’était déjà produit en février 2010 lors de la tempête Xynthia qui avait frappé le littoral de Charente-Maritime et des côtes de Vendée. Un an plus tard, c’était au tour du Tohoku (Japon) où un tsunami avait emporté nombre de villages et leurs habitants relocalisés au plus près de la côte au cours des dernières décennies.

La conservation de la mémoire environnementale implique de lever de multiples verrous, notamment économiques et politiques, mais également culturels. Paradoxe de taille, l’approche historique conduite dans la longue durée et dans différents continents révèle que plus une société est surinformée et plus sa mémoire est courte. Or, cette amnésie environnementale est l’un des principaux facteurs de notre vulnérabilité moderne. L’étude prouve que les sociétés anciennes, ou celles encore aujourd’hui fortement connectées avec leur passé comme les communautés autochtones ou celles restées proches de leur environnement, ont davantage conservé la mémoire des sols ; elles multipliaient les repères, d’inondations passées par exemple. Les noms de lieux (toponymie) faisaient ainsi clairement référence à la nature des terrains. Pourtant, cet héritage bio-culturel s’est progressivement effacée comme le prouvent la tempête Xynthia de février 2010 et les inondations de l’Aude en octobre 2018. A chaque fois fut évoqué le dogme du « jamais vu », alors même que les archives de l’historien et la connaissance des anciens habitants affirmaient le contraire. Dans les faits, l’artificialisation de sols dans les régions littorales ou les vallées fluviales a renforcé l’exposition des populations. Cette rupture mémorielle est consommée à la fin des années 70 avec le développement de l’agriculture intensive, la destruction des paysages - particulièrement des zones humides -, l’urbanisation effrénée, l’exode rural et les politiques d’aménagement du territoire. Dans ces conditions, si le concept d’adaptation doit désormais s’imposer à tous, il ne peut être concrètement envisagé sans exhumer la mémoire des territoires qui pérennisent une réalité environnementale. Sur les plans culturel et social, elle souligne aussi le rôle des populations autochtones et locales dans la préservation et la transmission de la culture du risque.

Stèle, ou « pierre de mémoire » érigée pour conserver la mémoire des grandes inondations de 1933 dans la préfecture d’Ibaraki (Japon).
Stèle, ou « pierre de mémoire » érigée pour conserver la mémoire des grandes inondations de 1933 dans la préfecture d’Ibaraki (Japon). © E. Garnier
Stèle, ou « pierre de mémoire » érigée pour conserver la mémoire des grandes inondations de 1933 dans la préfecture d’Ibaraki (Japon).

Village Guarani dans la région frontalière entre l’Argentine et le Brésil. @E. Garnier
 

 

Référence

Emmanuel Garnier, Lessons learned from the past for a better resilience to contemporary risks, Disaster Prevention and Management, volume 28, n°6, 2019, pp. 778-795.

 

Contact

Catherine Pagani
Communication - Chrono-Environnement