Métissages biologiques entre migrants néolithiques et chasseurs-cueilleurs locaux en Europe de l’Ouest

Résultats scientifiques

Une équipe franco-allemande publie les premières données paléogénomiques documentant les processus de métissage entre premiers fermiers néolithiques arrivant dans l’ouest de l’Europe et chasseurs-cueilleurs locaux. En utilisant la structure génétique des chasseurs-cueilleurs européens, différents schémas ont pu être définis au sein des groupes néolithiques. Une variabilité régionale importante caractérise ces processus, liée aux deux courants de Néolithisation identifiés, montrant notamment des échanges biologiques précoces et durables dans le sud de la France, phénomène unique en Europe. L’étude, parue dans la revue Science Advances, documente de façon nuancée l’impact biologique de la Néolithisation.

La culture Néolithique fait son apparition au Proche-Orient il y a environ 12000 ans, modifiant en profondeur le mode de vie des populations humaines. L’avènement de la sédentarisation, de la domestication végétale et animale, puis l’apparition de la céramique : tous ces éléments participent à la construction des sociétés modernes. Ce mode de vie se diffuse rapidement dans toute l’Europe, notamment vers l’ouest en suivant deux voies distinctes (vallée du Danube et côtes méditerranéennes) pour atteindre la façade atlantique vers 5000-4500 BC. Si les processus de diffusion du mode de vie néolithique sont, depuis longtemps, bien documentés du point de vue archéologique, les interactions culturelles avec les populations locales mésolithiques, des chasseurs-cueilleurs nomades, sont en revanche plus difficiles à appréhender. Depuis une dizaine d’années, les études paléogénétiques puis paléogénomiques ont apporté de nouvelles informations quant aux processus biologiques associés à la diffusion néolithique en Europe. Ces données ont ainsi permis de démontrer l’impact majeur des nouveaux groupes fermiers originaires d’Anatolie, se métissant peu ou pas avec les groupes autochtones chasseurs-cueilleurs.

Jusqu’à aujourd’hui, aucune donnée paléogénomique permettant de documenter ces phénomènes n’était cependant disponible pour le territoire français. Dans cette région, les données archéologiques suggéraient pourtant une complexification des interactions entre groupes humains, liée à la fois à la convergence de groupes fermiers issus des deux courants de diffusion du Néolithique et à la rencontre avec les groupes Mésolithiques autochtones. Ces interactions semblaient extrêmement variables d’une région à l’autre, créant une mosaïque culturelle diversifiée. Afin de documenter les interactions biologiques au cours de ce processus évolutif clé, une étude pluridisciplinaire a été menée par des chercheurs du laboratoire PACEA (de la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie, UMR5199 – CNRS/Université de Bordeaux/MC) et de l’Institut Max Planck pour la Science de l’Histoire de l’Homme (MPI-SHH, Iéna, Allemagne), ainsi que du laboratoire CEPAM (Cultures et environnements. Préhistoire, Antiquité Moyen Âge, UMR7264 – CNRS/Université Côte d’Azur) et du RGMZ (Roemisch-Germanisches Zentralmuseum / Leibniz Research Institute for Archaeology, Mayence, Allemagne), associés également à de nombreux collaborateurs archéologues[1]. Cette étude propose des données génomiques inédites pour 101 vestiges humains provenant de 12 sites archéologiques, répartis en France et en Allemagne actuelles et datés du Mésolithique (N=3) au Néolithique (N=98) (7000-3000 BC).

Les résultats publiés démontrent un métissage plus important entre agro-pasteurs et chasseurs-cueilleurs sur le territoire français, inédit à l’échelle du continent. En effet, la composante génétique héritée des chasseurs-cueilleurs mesurée chez les premiers fermiers néolithiques du territoire français s’avère nettement plus importante chez les individus du sud de la France (31% en moyenne) que chez les groupes néolithiques d’Europe centrale (3%) ou de la Péninsule ibérique (13%). Elle atteint ainsi jusqu’à 55% chez un individu du site de Pendimoun en Provence. En outre, les données génomiques permettent d’estimer un métissage récent dans la région, mais pas d’individus issus d’un métissage de première génération. Une rencontre située quatre générations en arrière a été estimée pour ce sujet provençal de Pendimoun, soit plusieurs générations après que les premiers colons néolithiques se soient implantés sur le littoral, impliquant des contacts continus entre les deux communautés pendant au moins un siècle. Cette importante proportion reste visible longtemps et caractérise le Néolithique moyen sur l’ensemble du territoire français et dans l’ouest de l’Europe.

En parallèle, la différenciation génétique des groupes chasseurs-cueilleurs à travers l’Europe a permis de retracer des dynamiques de métissages diverses selon les régions européennes. Ainsi, les fermiers néolithiques d’Europe centrale (jusqu’en Allemagne actuelle) portent une composante génétique chasseur-cueilleur très faible, elle-même héritée des Mésolithiques du sud-est européen. Les rares métissages associés au courant danubien semblent donc avoir eu lieu précédemment, lors des premières implantations fermières dans le Sud-Est de l’Europe, pour s’atténuer, voire disparaitre au cours des premiers temps de l’expansion des communautés fermières en Europe Centrale. Au contraire, tous les groupes néolithiques situés à l’ouest du Rhin (en France, Espagne, Grande-Bretagne) présentent une composante génétique héritée des groupes mésolithiques locaux, impliquant un métissage tardif et local.

Ces nouvelles données soulignent ainsi la complexité et la variabilité des interactions biologiques et culturelles entre communautés humaines au cours de l’expansion néolithique. En Europe de l’Ouest une complexification des interactions biologiques fait clairement écho à la complexification des interactions culturelles. Les prochaines études ciblant des échelles plus locales chercheront à mieux comprendre comment ces différents types d’interactions ont impacté le fonctionnement social des communautés impliquées.

Cartes montrant la proportion des composantes génétiques caractéristiques des populations de chasseurs-cueilleurs (bleu) et des groupes néolithiques d’Anatolie (orange) au cours du temps
Cartes montrant la proportion des composantes génétiques caractéristiques des populations de chasseurs-cueilleurs (bleu) et des groupes néolithiques d’Anatolie (orange) au cours du temps. L’expansion de la composante anatolienne transportée par les migrants néolithiques et les différences de proportions observées régionalement et chronologiquement illustrent la diversité des processus en œuvre pendant la Néolithisation de l’Europe.
© Maïté Rivollat
Sépulture F2 de Pendimoun
Sépulture F2 de Pendimoun, sujet féminin dont la composante génétique héritée des chasseurs-cueilleurs atteint plus de 55%. © Henri Duday
 

[1] Cf. liste des auteurs. Cette étude a été financée par la Fondation Fyssen (MR, bourse post-doctorale, 2017-2018), par la New Faculty Startup Fund de l’Université Nationale de Seoul (CJ), par la Société Max Planck, par les Fondations de recherche française (ANR) et allemande (DFG), via le projet INTERACT, ANR-17-FRAL-0010, DFG-HA-5407/4-1, 2018-2021 (MFD, WH, MR), et par l’European Research Council (ERC, 771234 – PALEoRIDER (WH, ABR)).

Référence

Rivollat M., Jeong C., Schiffels S., Küçükkalipçi I., Pemonge M.-H., Rohrlach A. B., Alt K. W., Binder D., Friederich S., Ghesquière E., Gronenborn D., Laporte L., Lefranc P., Meller H., Réveillas H., Rosenstock E., Rottier S., Scarre C., Soler L., Wahl J., Krause J., Deguilloux M.-F., Haak W. (2020) Ancient genome-wide DNA from France highlights the complexity of interactions between Mesolithic hunter-gatherers and Neolithic farmers, Science Advances.

Contact

Maïté Rivollat
De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA - CNRS/Université de Bordeaux/Ministère de la Culture)
Anne Cecile Jouvin
Communication - Fédération des Sciences Archéologiques de bordeaux (FSAB - Univ Bordeaux/CNRS/Univ Bordeaux Montaigne/MC)