Des hommes modernes en peaux de félin, une mode vieille de 100 000 ans en Afrique du Sud

Résultats scientifiques

L’analyse des restes de carnivores du site de Diepkloof Rock Shelter en Afrique du Sud a permis de mettre en évidence les plus anciennes traces connues d’exploitation de la fourrure des félins par les premiers représentants de notre espèce sur le continent africain. Les résultats de cette étude menée en collaboration entre une chercheuse de l’Université de Tübingen, des chercheurs du CNRS et de l’Université du Cap en Afrique du Sud viennent d’être publiés dans la revue Nature Scientific Reports.

Hommes et carnivores entretiennent depuis la Préhistoire des relations complexes et protéiformes, qui débordent souvent le simple cadre de la subsistance. Sur le continent africain, berceau de l’humanité, ces interactions sont vieilles de plusieurs millions d’années et se sont longtemps exprimées en termes de prédation et de compétition. Les marques profondes laissées par les canines d’un carnivore sur le crâne d’un jeune paranthrope du site de Swartkrans en Afrique du Sud sont un témoignage vibrant du danger représenté par les grands carnivores qui occupaient le même territoire que les premiers membres de la lignée humaine. Lorsque la viande est devenue une composante essentielle du régime alimentaire des premiers représentants du genre Homo, la compétition, pour l’accès aux carcasses animales, avec d’autres prédateurs tels que lions et hyènes a dû représenter un défi de taille pour nos ancêtres. Au fur et à mesure de l’évolution, les homininés ont appris à se défendre contre les carnivores et, dans certains cas, à devenir chasseurs plutôt que chassés. Le registre archéologique est parsemé de traces documentant une exploitation des carnivores par des groupes d’Hommes et de Femmes qui peuplaient l’Eurasie au Paléolithique supérieur : canines percées utilisées comme éléments de parure et ossements intégrés à l’outillage préhistorique. La fascination exercée par les carnivores en général et par les félins en particulier sur ces groupes de chasseurs-cueilleurs s’exprime à travers l’art rupestre et mobilier. Il suffit pour s’en convaincre de mentionner le magistral panneau des lions des cavernes de la grotte Chauvet en Ardèche et les figurines anthropomorphiques à tête de lion, dites « Löwenmenschen », des sites du Jura souabe en Allemagne.

En Afrique, continent qui a vu l’émergence et les premiers développements de notre espèce, les débuts de l’exploitation des carnivores par l’Homme sont encore très mal compris. L’Afrique du Sud, avec ses gisements archéologiques d’exception associés à cette période, dite du « Middle Stone Age », est un lieu privilégié pour explorer ces questions. Les restes de petits (mangoustes, genettes, chats sauvages), moyens (caracals, chacals) et grands (léopards, hyènes) carnivores sont souvent présents aux côtés des restes d’herbivores exploités par l’Homme, mais toujours en très petite quantité. Par ailleurs, sans une étude détaillée, il est difficile de savoir si ces restes de carnivores ont été apportés par l’Homme dans le cadre de leur exploitation ou s’ils proviennent d’animaux ayant occupé les abris durant des périodes de faible fréquentation par les groupes humains.

L’étude publiée aujourd’hui porte sur l’un de ces gisements du Middle Stone Age sud-africain, Diepkloof Rock Shelter. Cet abri préhistorique est situé sur la côte ouest de l’Afrique du Sud et préserve des traces d’occupation humaine comprises entre 110 000 et 50 000 avant nos jours. L’abri est déjà bien connu des spécialistes pour avoir livré des centaines de fragments d’œufs d’autruche gravés, témoignant de la plus ancienne tradition graphique aujourd’hui connue dans le monde. Le site a également livré un nombre relativement important de carnivores, parmi lesquels dominent les restes de félins attribués à trois espèces en particulier : le chat sauvage, le caracal et le léopard. Sur plusieurs de ces ossements, des traces de découpe laissées par des outils tranchants en pierre ont été observées. En comparant l’orientation et l’emplacement sur le squelette de ces traces avec des référentiels expérimentaux, il est possible de les associer à des gestes particuliers. Dans le cas des félins de Diepkloof Rock Shelter, toutes ces traces correspondent à l’étape du retrait de la fourrure. Il semble en outre que cette opération ait été effectuée d’une manière très soigneuse afin, vraisemblablement, de préserver des fourrures les moins abimées possibles. Il est très probable que ces fourrures étaient utilisées pour l’habillement et/ou comme éléments de parure. Cet aspect suggère par ailleurs que l’on a certainement affaire à une acquisition active, c’est-à-dire à la capture d’animaux vivants par les chasseurs-cueilleurs, plutôt qu’à une collecte opportuniste de carcasses, dont la peau serait endommagée. Il est impossible d’identifier les techniques choisies par les occupants de Diepkloof pour l’acquisition de ces félins à partir des données archéologiques. Toutefois, il est évident que la capture de ces animaux solitaires, nocturnes, extrêmement discrets et dangereux devait s’accompagner d’un certain nombre de risques et de difficultés pour les chasseurs préhistoriques. Les témoignages archéologiques du retrait de la fourrure des félins ont été identifiés dans des niveaux Middle Stone Age d’âges distincts à Diepkloof, indiquant qu’il s’agissait de pratiques renouvelées et se développant sur le temps long. Il est possible que ces traditions s’insèrent dans le cadre de pratiques sociales et culturelles déjà extrêmement codifiées, il y a plus de 100 000 ans. Les résultats de cette étude appuient l’idée d’une tradition symbolique qui s’est perpétuée dans le temps, nous rappelant toute la fascination qu’exerce le monde des carnivores sur les sociétés humaines, d’hier et d’aujourd’hui.

elements peaux felins hommes modernes
En haut, à gauche : vue générale de l’abri Diepkloof. En bas, à gauche, somme des traces de découpe observées sur les os des pattes avant et arrière de félins provenant des niveaux archéologiques du site. À droite : quelques exemples d’ossements des pattes de léopard, caracal et chat sauvage portant des traces de découpe associées au retrait de la fourrure.

 

Référence

Aurore Val, Guillaume Porraz, Pierre-Jean Texier, John W. Fisher and John Parkington. Human exploitation of nocturnal felines at Diepkloof Rock Shelter provides further evidence for symbolic behaviours during the Middle Stone Age. Scientific Reports (2020) 10 : 6426.

Contact

Aurore Val
Abteilung für Ältere Urgeschichte und Quartärökologie Department, Universität Tübingen, Tübingen, Germany
Guillaume Porraz
Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe-Afrique (LAMPEA - Univ Aix-Marseille/CNRS/MC)
Vincent Ollivier
Communication - Laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe-Afrique (LAMPEA - Univ Aix-Marseille/CNRS/MC)