Les humains ne choisissent pas au hasard les poissons qu’ils introduisent dans de nouveaux milieux !

Résultats scientifiques écologie évolutive & Biodiversité

Depuis plusieurs millénaires, les humains transportent avec eux des espèces, qu’ils introduisent dans de nouveaux environnements au gré de leurs déplacements. Une équipe de chercheurs du laboratoire Évolution et Diversité Biologique (EDB-CNRS/ Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD) et du Centre pour la biodiversité marine, l'exploitation et la conservation (MARBEC-CNRS/Université de  Montpellier/IRD/ Ifremer) a comparé les caractéristiques morphologiques des quelque 2700 espèces de poissons d’eau douce ayant été introduites au moins une fois hors de leur habitat naturel à celles des 6500 espèces de poissons n’ayant jamais fait l’objet d’introductions. Ils ont également confronté la morphologie des 400 espèces établies dans leur nouvel environnement à celles introduites ayant échoué à s’établir. Les résultats de cette étude publiée dans la revue Global Ecology and Biogeography démontrent que l’Homme introduit des espèces à morphologie particulière et que parmi ces espèces introduites, celles qui s’établissent durablement présentent les morphologies les plus extrêmes.

black bass
Le black bass (Micropterus salmoides), une espèce originaire d’Amérique de Nord, largement introduite et établie en Europe. Ce poisson prédateur au corps trapu s’acclimate souvent dans les retenues artificielles (photo USFWS CC-BY2.0).

Les poissons-chats, les truites arc-en-ciel ou les black-bass sont des espèces non natives originaires d’Amérique du Nord, toutes trois introduites dans nos rivières. Mais pourquoi, parmi les quelque 700 espèces de poissons d’eau douce nord-américaines, seules quelques dizaines d’espèces se sont établies avec succès en Europe ? En d’autres termes, existe-t-il un profil morphologique particulier favorisant l’introduction d’espèces puis leur établissement dans un nouvel environnement ?

A partir d’une base de données regroupant les caractéristiques morphologiques de près de 10 000 espèces de poissons d’eau douce, les chercheurs ont montré que la morphologie des poissons introduits par l’homme dans des cours d’eau où ils n’étaient naturellement pas présents diffère de celle des poissons non introduits provenant de la même zone géographique que ceux ayant été introduits. Ces espèces introduites sont généralement (bien que de nombreuses exceptions existent) de grands poissons ayant une grande bouche et/ou une forme trapue, ce qui correspond à des poissons intéressants pour l’Homme d’un point de vue alimentaire et/ou halieutique.

De plus, parmi les espèces introduites, celles qui s’établissent durablement dans leur nouvel habitat présentent généralement une tendance à l’aplatissement latéral du corps encore plus marquée, une tendance qui s’accentue avec la distance entre la zone d’origine et la zone d’introduction de l’espèce.  Cet établissement préférentiel d’espèces grandes et trapues est à mettre en relation avec le développement des plans d’eau artificiels (étangs, lacs de barrage) qui créent des milieux stagnants, qui leur sont propices.

Dans le contexte actuel de changement global et de mondialisation des échanges, il est probable que l’accroissement du nombre de plans d’eau artificiels et des introductions d’espèces accentuent les changements de biodiversité déjà observés dans les écosystèmes d’eau douce.

Référence

Morphological sorting of introduced freshwater fish species within and between donor realms, Su G., Villéger S. & Brosse S., Global Ecology and Biogeography, fev 2020.

Contact

Sébastien Brosse
Guohuan Su
Évolution et Diversité Biologique (EDB–CNRS/Université Toulouse III Paul Sabatier/IRD)
Frédéric Magné
Contact communication - Laboratoire Évolution et Diversité Biologique (EDB – CNRS/Univ. Toulouse III Paul Sabatier/IRD)