La fragmentation des paysages réduit-elle le choix d’habitat ?

Résultats scientifiques écologie évolutive & Biodiversité

Les écosystèmes naturels sont de plus en plus transformés en zones agricoles ou urbaines. Au-delà de la perte globale d'habitat, la fragmentation augmente les distances entre les parcelles d’habitat. Des chercheurs de la Station d’Ecologie Théorique et Expérimentale de Moulis (CNRS/Université Paul Sabatier Toulouse III) et l’Université catholique de Louvain (Belgique) ont testé expérimentalement si cette fragmentation pouvait modifier la capacité des organismes à choisir leur habitat durant leur dispersion. Leur étude vient d’être publiée dans la revue Proceedings of the Royal Society B.

Les écosystèmes naturels sont de plus en plus convertis en zones agricoles ou urbaines pour les activités humaines, conduisant au morcellement des paysages en parcelles plus petites et plus éloignées les unes des autres. Au-delà de la perte globale d'habitat, cette fragmentation de l'habitat augmente les distances entre les parcelles d’habitat et ainsi les coûts de déplacement entre les parcelles du paysage. Ces mouvements entre parcelles d’habitat, aussi nommés mouvements de dispersion, jouent un rôle majeur dans les dynamiques écologiques et évolutives, notamment en permettant la recolonisation des parcelles vides, réduisant ainsi les risques d'extinction des espèces. Cependant, la fragmentation des habitats, en plus de diminuer la capacité des organismes à se déplacer d’une parcelle d’habitat à une autre, pourrait aussi réduire leur capacité à choisir les habitats optimaux durant ces mouvements.

Des chercheurs de la Station d’Ecologie Théorique et Expérimentale (Moulis, France) et l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve, Belgique) ont testé expérimentalement si la fragmentation des habitats pouvait modifier la capacité des organismes à choisir leur habitat durant leur dispersion. Pour réaliser cette étude, publiée dans la revue Proceedings of the Royal Society B, les chercheurs ont utilisé un microorganisme en laboratoire : Tetrahymena thermophila, un eucaryote unicellulaire capable de choisir son habitat. Au travers d’une expérience simple, ils ont montré qu’un doublement de la longueur du corridor de dispersion qui connecte les parcelles d’habitat (tubes remplis de milieu nutritif) réduit la capacité de ces organismes à choisir l’habitat dans lequel ils s’installent après la dispersion. De façon intéressante, ils ont aussi observé que ces organismes dispersent en moyenne moins et deviennent plus regardants sur leur habitat d’origine lorsque la fragmentation augmente. En d’autres termes, lorsque l’environnement est plus fragmenté, ils ont tendance à moins facilement quitter un habitat même si celui-ci n’est pas le meilleur.

Cette étude soutient donc la prédiction selon laquelle le choix de l'habitat à l'immigration (c.à.d. pendant la dispersion) pourrait être limité ou contre-sélectionné dans des paysages fragmentés, mais aussi que l'augmentation de la distance entre les parcelles peut modifier la décision de rester ou de quitter l’habitat d’origine (c.à.d. le choix de l'habitat à l'émigration). La fragmentation peut donc modifier en profondeur les mouvements de dispersion dans les paysages et ainsi altérer considérablement les dynamiques des populations confrontées aux changements environnementaux. Étudier les conséquences de la fragmentation de l'habitat pour les populations et les communautés tout en tenant compte des changements dans les différentes facettes de la dispersion est par conséquent une étape importante pour comprendre la dynamique de la biodiversité face changements environnementaux actuels.

Référence

Laurent E, Schtickzelle N, Jacob S. 2020. Fragmentation mediates thermal habitat choice in ciliate microcosms. Proc. R. Soc. B 287: 20192818.
http://dx.doi.org/10.1098/rspb.2019.2818

Contact

Staffan Jacob
Station d’Ecologie Théorique et Expérimentale de Moulis (CNRS/Université Paul Sabatier Toulouse III)
Dalila Booth
Communication - Station d’Ecologie Théorique et Expérimentale (Univ Toulouse Paul Sabatier/CNRS)