Kanyimangin : un site archéologique vieux d’un million d’années dans l’Ouest Turkana (Kenya)

Résultats scientifiques Interaction Homme-Milieux

La transition entre le Pléistocène inférieur et moyen, entre 1 250 000 et 750 000 ans, est une période clé de notre histoire évolutive du fait des bouleversements climatiques très importants qui ont impacté l’ensemble des écosystèmes, dont les populations humaines de l’époque. Paradoxalement, cette période est relativement mal connue en raison de la rareté des enregistrements fossiles et archéologiques. Le site de Kanyimangin, daté d’environ ’un million d’années (Ouest Turkana, Kenya), offre une opportunité unique de mieux comprendre cette période.

En résumé

  • Il y a environ un million d'années, des changements climatiques drastiques modifient profondément l'environnement dans lequel évoluent les hominines.
  • A cette époque, le comportement des hominines change aussi et de nombreuses innovations technologiques apparaissent. Malheureusement, les sites archéologiques datés de cette période sont rares et il est difficile pour les chercheurs de reconstruire cette partie de notre histoire évolutive.
  • Kanyimangin est un site récemment identifié qui documente cette période avec de nombreux restes fossiles et artefacts lithiques. Les recherches qui se poursuivent à Kanyimangin nous permettront de mieux comprendre l'évolution comportementale et biologique de nos ancêtres.

La transition Pléistocène inférieur – Pléistocène moyen, comprise entre 1 250 000 et 750 000 ans, est caractérisée par des changements environnementaux majeurs et des innovations importantes au sein du genre Homo, qu’elles soient comportementales, comme le développement de la chasse à l’affut et la diversification des outils en pierre taillée, ou morphologiques, notamment l’augmentation importante de la taille du cerveau. Néanmoins, en Afrique il existe très peu de restes humains datant de cette période. Seuls trois fossiles d’hominines bien conservés sont connus pour l’ensemble du continent, et la chronologie des sites archéologiques existants est difficile à établir. L’identification et la description de nouveaux sites africains datant de cette période est donc une priorité pour mieux appréhender l’histoire évolutive humaine au moment de la transition entre le Pléistocène inférieur et moyen.

Depuis 2017, les membres de la mission archéologique française Trans-Evol recherchent des preuves archéologiques de cette période dans le sud du bassin Turkana au Kenya. Le site de Kanyimangin, fouillé depuis 2021, a livré 344 artefacts lithiques, dont les emblématiques bifaces typiques de l’acheuléen, ainsi que 2155 fragments d'os représentant 212 spécimens individuels de plus de 20 espèces animales différentes. Le site a pu être daté par l’utilisation couplée de deux méthodes : la magnétostratigraphie, qui nous renseigne sur la polarité magnétique des sédiments d’où proviennent les découvertes archéologiques, et la bio-chronostratigraphie qui se base sur l’identification d’espèces fossiles dont les dates d’apparition et d’extinction sont connues. Les sédiments dans lesquels des outils et des fossiles d’animaux ont été mis au jour présentent, pour les couches les plus récentes, un signal magnétostratigraphique inverse, ce qui indique que les sédiments de Kanyimangin ont plus de 780 000 ans. En effet, cette date correspond au dernier moment connu où le signal magnétique terrestre s’est inversé, passant d’une polarité dite « inverse » (le nord magnétique correspond au sud géographique) à une polarité dite « normale » (le nord magnétique correspond au nord géographique). Les couches géologiques plus anciennes, présentent quant à elles une polarité « normale », ce qui semble indiquer que la période pendant laquelle la zone de Kanyimangin a été occupée par des hominines, correspond à une inversion de polarité de « normale » à « inverse ». Les trois dernières inversions dans ce sens identifiées se sont produites il y a : 1 778 000 ans (Olduvai), 1 173 000 ans (Cobb Mountain), et 988 000 ans (Jaramillo). A Kanyimangin, la présence de trois espèces animales (une espèce d’éléphant éteinte,Palaeoloxond recki cf recki, une antilope, Alcelaphus buselaphus, et une espèce de cochon du genre Phacochoerus)dont la date d’apparition est connue et postérieure à l’inversion d’Olduvai, permet d’estimer d’une occupation du site entre 1 173 000 et 780 000 ans. 

Ces résultats, publiés dans Antiquity, identifient Kanyimangin comme l'un des rares sites connus en Afrique de l'Est datant de la  transition entre Pléistocène inférieur et Pléistocène moyen. . Ses importants vestiges archéologiques et paléontologiques constituent des sources inédites pour traiter des questions relatives à l'impact de cette période charnière sur l'évolution et la diversité du genre Homo en Afrique.
 

Localisation de la mission Trans-Evol et du site de Kanyimangin au Kenya.
Figure 1. Localisation de la mission Trans-Evol et du site de Kanyimangin au Kenya. Vue de Kanyimangin en juin 2022. Fouilles à Kanyimagin en octobre 2021.
Crédit : Ann Van Baelen (Carte du bassin Turkana), Aurélien Mounier (Carte de l’Afrique, carte des sites, prises de vues).
Présentation d’outils et de fossiles découverts à Kanyimagin.
Figure 2. Présentation d’outils et de fossiles découverts à Kanyimagin. Crédits : Sol Sánchez‐Dehesa Galán (artéfacts lithiques), Aurélien Mounier (faune fossile).

 

Référence

Mounier, A., Manthi, F.K., Bosch, M.D., Sánchez‐Dehesa Galán, S., Chapon-Sao, C., Achyuthan, H., Bahain, J.-J., Daujeard, C., Delagnes, A., Edung, J.E., Falguères, C., Foley, R.A., Hautavoine, H., Noens, G., Stoetzel, E., Tombret, O., Waithira, J., Van Baelen, A., Marin Hernando, J., Vidal, C.M., Mirazón Lahr, M. Kanyimangin: the Early to Middle Pleistocene Transition in the south-west of the Turkana Basin (Kenya). Antiquity, publié le 11 octobre 2023. 

Laboratoires CNRS impliqués

  • De la préhistoire à l'actuel : culture, environnement et anthropologie (PACEA - CNRS/Ministère de la Culture/Université de Bordeaux)
  • Histoire naturelle de l’Homme préhistorique (HNHP - CNRS/MNHN/Univ. de Perpignan Via Domitia) 
  • Technologie et ethnologie des mondes préhistoriques (TEMPS - CNRS/Univ. Panthéon-Sorbonne/Univ. Paris Nanterre)

Contact

Aurélien Mounier
Histoire naturelle de l’Homme préhistorique (HNHP - CNRS/MNHN/Univ. de Perpignan Via Domitia) 
Amélie Vialet
Correspondante communication - Histoire Naturelle de l'Homme Préhistorique (HNHP - CNRS / MNHN / UPVD)