Les recettes de l’art Levantin en partie dévoilées

Résultats scientifiques Interaction Homme-Milieux

Les peintures rupestres en lien avec cette forme d’art préhistorique localisée dans l’est de l’Espagne conservaient jusqu’ici une part de mystère quant aux techniques employées pour les réaliser. Dans une étude publiée récemment dans la revue PLOS ONE 1une équipe constituée d’archéologues de l’Unité Travaux et Recherches Archéologiques sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés (TRACES, CNRS/Université Toulouse Jean Jaurès/Ministère de la culture et de la communication) et de l’Université de Valence (Espagne) apportent de nouveaux éléments à ce sujet. En combinant l’analyse physico-chimique, la paléobotanique et l’archéologie expérimentale, les chercheurs ont en effet démontré que les peintures de l’abri sous roche de Les Dogues, dans la province de Castellón,étaient constituées d’un mélange de charbon de bois provenant de plantes diverses et d’une ou plusieurs substances agglutinantesCette démarche scientifique inédite offre de nouvelles perspectives dans la compréhension du savoir-faire associé à la préparation des pigments levantins et la possibilité d’obtenir leur datation par le radiocarbone.

L’art Levantin regroupe un ensemble de représentations rupestres réalisées probablement entre le VIème et le IIIème millénaire avant le présent dans les abris sous-roche de l’arc méditerranéen ibérique. A ce jour, plus de 700 sites ornés de ce genre ont été répertoriés. Bien que ces scènes de la vie quotidienne des sociétés néolithiques soient étudiées depuis de nombreuses années par les archéologues, la technique d’élaboration des pigments employée fait encore débat. Les préhistoriens ont longtemps pensé que le pigment noir de l’art Levantin était obtenu à partir du manganèse. Une première étude des peintures noires de l’abri sous roche de Cova Remigia (Castellón), menée en 2014 par ces mêmes chercheurs du CNRS et de l’Université de Valence, a toutefois permis de démontrer que les pigments qui les constituaient n’étaient pas d’origine minérale mais organique. 
Récemment, l’équipe franco-espagnole a pu poursuivre ses investigations à l’aide d’un nouveau protocole multidisciplinaire dédié à l’étude des pigments préhistoriques. La méthodologie en question combine l’analyse physico-chimique (spectrométrie de fluorescence des rayons X, Spectrométrie Raman, microanalyse X EDS associée au microscope électronique à balayage), la paléobotanique (anthracologie) et l’archéologie expérimentale. Après avoir constaté par spectrométrie que les pigments noirs de l’abri sous roche de Les Dogues étaient constitués de charbon de bois, les chercheurs ont eu l’opportunité d’étudier quelques échantillons de peintures au microscope électronique. L’analyse des structures végétales conservées dans ces échantillons a permis d’identifier des cellules de conifères et de plantes à fleurs qui semblaient remplies d’une substance épaisse. « Cela suggère d’une part que le charbon de bois qui a servi à élaborer ces pigments a subi un processus mécanique intense de transformation et d’autre part qu’une substance agglutinante qui se révèle indétectable au spectromètre Raman entre dans la composition de ces mêmes pigments », précise Esther López-Montalvo, archéologue dans l’unité TRACES et cosignataire de l’article.

Pour vérifier leurs hypothèses, les chercheurs ont reproduit de façon expérimentale différentes formes de chaînes opératoires. La plus simple a consisté en la fabrication d’un crayon en charbon de bois. La seconde, plus complexe, a débuté par le broyage intense de charbons de bois d’espèces végétales similaires à celles identifiées dans les pigments de Les Dogues. A partir de la poudre ainsi obtenue, les chercheurs ont ensuite élaboré plusieurs « recettes » de pigments en y intégrant différents types de liants susceptibles d’avoir été utilisés par les sociétés néolithiques (œufs, graisse animale, miel,…) ou en y ajoutant simplement de l’eau. Chacune de ces préparations a ensuite été appliquée sur une paroi calcaire identique à celle de l’abri sous roche. Résultat : après quelques jours seuls les pigments combinés à des substances agglutinantes graisseuses adhéraient encore à la paroi. La comparaison microscopique de la granulométrie et de l’état des cellules végétales des échantillons expérimentaux avec les échantillons préhistoriques a finalement permis de confirmer que le broyage intense et l’utilisation d’un agglutinant constituaient bien deux étapes clés de l’élaboration des pigments noirs levantins. « En confirmant pour la première fois la présence de charbons de bois et la nature des espèces végétales ayant servies à leur élaboration, nos travaux montrent qu’il est possible de dater les peintures de l’art Levantin à partir du radiocarbone, analyse Esther López-Montalvo. En révélant qu’un agglutinant, sans doute constitué de graisse animale ou végétale, avait été employé par les artistes de l’époque pour améliorer l’adhérence du pigment au support, notre étude remet par ailleurs en question la simplicité technique qui était jusqu’ici associée à l’élaboration de ces pigments. »

Image retirée.
Analyse par spectrométrie Raman d’un archer figurant sur l’une des scènes de guerre du site de Les Dogues.

Note
1. Ces recherches sont menées dans le cadre du programme « NEOSOCWESTMED » (nº 628428) des Actions Marie Sklodowska-Curie (A.M.S.C.) de l’Union Européenne.

Référence
Identification of plant cells in black pigments of prehistoric Spanish Levantine rock art by means of a multi-analytical approach. A new method for social identity materialization using chaîne opératoireparEsther López-Montalvo, Clodoaldo Roldán, Ernestina Badal, Sonia Murcia-Mascarós et Valentín Villaverde, publié dans PLOS ONE le 16 février 2017.
DOI : http://dx.doi.org/10.1371/journal.pone.0172225

Contact chercheure

Esther López-Montalvo
Travaux et Recherches Archéologiques sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés (TRACES - CNRS/Université Toulouse Jean Jaurès/Ministère de la culture et de la communication)
esther.lopez-montalvo@univ-tlse2.fr

Contact communication

Stéphanie Delaguette
Travaux et Recherches Archéologiques sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés (TRACES - CNRS/Université Toulouse Jean Jaurès/Ministère de la culture et de la communication)
delaguette@univ-tlse2.fr